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Jean et Jacqueline LERAT
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Il y a quelquefois, rarement sans doute, un moment, une rencontre dans lesquels le sentiment dominant est celui d’un certain équilibre, d’une certaine équanimité, tels que toutes choses semblent dites ou plutôt impossibles, inutiles à dire, parce que dites, non pas antérieurement, mais dans un présent qui s’étend de toutes parts et duquel seul un certain silence pourrait être l’écho. Les poètes ou les musiciens ont le privilège de dire ce silence, d’une subtile façon, en le préparant, en lui permettant de sourdre entre deux mots, après quelques accords dont il est la justification. Jacqueline et Jean Lerat sont musiciens poètes, leur travail a ce pouvoir, ce charme de provoquer un silence au sein duquel le regard est captivé par ces objets dont la présence s’épanouit comme une plante, comme un sourire, avec la discrétion paisible des éclosions.
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Il faut bien abandonner toute envie de parler métier, pratiques,
évolution, style, histoire, non que tout cela ne soit réel, mais d’un
réel soudain effacé par autre chose qui affirme son autonomie, qui
réfute la matérialité des gestes et des matériaux , et même celle des
idées, pour ne garder qu’une trace, laquelle se rit du poids, de la
rugosité, de la couleur, de la forme elle-même dans un dépassement qui
doit être le vrai réel de l’½uvre Deux ou trois formes de Jean
Lerat : des vases peut-être, vers qui les plantes, les fleurs devront
s’avancer avec une infinie circonspection. Sur l’un quelques ornements
en relief, venus d’une architecture oubliée, presque rien, surtout pas
d’insistance décorative, une simple évocation, une clef pour notre
imaginaire ; l’autre c’est un lieu, un coin de bibliothèque avec un
guéridon, dans une lumière blonde comme un clair souvenir ; le dernier
représente une terrasse au milieu de ruines avec un personnage
minuscule.
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Trois univers qui rayonnent doucement, qui sont chacun le but d’un long voyage, la certitude d’être enfin arrivé ; on peut poser les bagages, va-t-on s’émouvoir, longuement contempler ce palais inespéré, ces livres où sont consignés des récits précieux et familiers. Est-ce moi ce voyageur qui s’est retrouvé là ? Deux ou trois formes de Jacqueline ; toute autre chose, peut-on être aussi différent avec les mêmes argiles, les mêmes sables, le même horizon ? Des vases encore, oui, cette ineffable modestie du potier – ou bien est-ce l’orgueil ? qui inscrit sa vie non seulement dans la terre, comme l’avoue Elisabeth Joulia, en la plus belle phrase jamais dite sur notre métier mais également sur le flanc d’un vaisseau qui accepte l’incarnation de l’usage. Une architecture non plus évoquée mais directe, d’une souple géométrie, une robustesse qui se tempère en matière picturale, une profondeur, une richesse, une réserve qui m’évoquent Fautrier ou Rothko, des gens pour lesquels le signe est d’autant plus fort qu’il s’est ressaisi en quelques lignes, quelques surfaces secrètement implacables.
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Enfin, ce qui est plus
inattendu, émouvant comme un jardin secret : quelques-unes de ces
figurines qui naissent encore aujourd’hui de leurs doigts, venues,
survenues de leurs débuts à La Borne, apparentées au folklore, à la
tribu inégale et suspecte des santons mais qui s’en éloignent
radicalement par leur absence de stéréotype, par une économie et une
délicatesse de moyens qui leur confère une vie intense, un humour
tendre, une vérité ; ce sont des caractères, des personnes. Sur ma
table, l’une d’elles, indescriptible : c’est une petite dame au béret
enfoncé qui porte un panier. Elle est vêtue d’un gros tricot fermé au
col par un n½ud bouclé, elle est saisie dans un moment de rêverie. Faite
de rien, quelques traits dans l’argile dont aucun n’est inutile ni
décoratif, haute comme deux pommes, monumentale et familière, elle relie
l’anecdote à cette seconde, durant laquelle l’éternité peut soudain
apparaître. Jacqueline et Jean Lerat accomplissent chaque jour
les rites du céramiste, ils en connaissent toute la difficile liturgie,
ils la respectent et l’aiment, mais ils ont atteint ce moment où les
gestes du métier s’effacent, dominés par l’expression de l’½uvre, ce
moment qui reste l’aspiration et la confirmation de tout créateur. C’est
« un témoignage exemplaire » Robert Deblander Ce texte a été publié dans le n°47 de La revue de la céramique et du verre, 1989
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